Immersion en Colombie

Immersion en Colombie

Mon voyage en Colombie a commencé par la lecture du livre “Même le silence a une fin” d’Ingrid Betancourt. Le récit de sa prise d’otage en 2003 qui aura durée presque 7 ans, une captivité au fin fond de la jungle amazonienne, une épreuve psychologique où l’enfer vert prend des allures de labyrinthe inextricable dont seul les FARCS tiennent les clés. Elle sera enchainée, humiliée, isolée mais toujours gardera cette rage de liberté.

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Tamarin du rio Napo

Au début, le livre était destiné à alimenter mon esprit aventurier, le sourire en coin, prêt à profiter d’une leçon de survie digne de Mike Horn.  Au fil des jours, immergé moi aussi dans l’Amazonie, la lecture est devenue plus pesante, une histoire qui est venue alimenter mes cauchemars, une angoisse presque palpable, ce n’était plus une plaisanterie mais la réalité d’un pays dépassé par le narcotrafic et la menace de groupes paramilitaires.

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Locales sur le rio Napo

6 décembre 2013 Equateur – La frontière est symbolisée par le fleuve San  Miguel, un pont sans âme fait le lien, une œuvre mélange de béton et d’acier dont le seul artifice est une peinture rappelant le pyjama jaune et noir des frères daltons. Coté Equateur l’ambiance est détendue, deux échoppes minuscules donnent l’occasion de dépenser ses derniers dollars, de l’autre coté on découvre une Colombie sous tension, un bunker fait de sacs de sable barre la route sur sa moitié, quelques militaires en faction au regard patibulaire contrôlent les papiers. Le pont lui se traverse nonchalamment, malgré cette rigidité d’apparence ici règne une ambiance bon enfant, il y a des gens assis, des motos en stationnement, quelques touristes prenant la pause.

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Singe libre dans le centre de réabilitation Paway

Viens mon tour, présentation du passeport, et premiers tours de roues. 200 mètres plus loin un groupe de militaires m’interpellent, ils sont très jeunes, 18 ans peut être moins, et sont engagés pour 2 années de service militaire. Ils s’intéressent vite fait à mon voyage pour en arriver au sujet d’importance, les femmes européennes, ils miment la silhouette de la femme parfaite et finalement un téléphone m’est tendu avec les photos mal cadrés de corps féminins en sous vêtement probablement photos volées de la petite copine ou de la dernière prostituée. On attend ma réaction sinon mon approbation. J’approuve d’un hochement de tête, ils explosent de rire !

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Ara en réabilitation du centre Paway

Me voilà dans le département de Putumayo, département en zone rouge pour le risque terroriste. La route de terre qui doit me mener jusqu’à Macao, sa capitale, me donne une début d’explication. Le sous sol est incroyablement riche en pétrole, les forages sont partout, on draine le sol sans relâche, un trésor aux mains de compagnies étrangères.  L’or noir est transporté via pipelines jusqu’a des sites de stockage – Santa Ana, Puerto Asis pour celles que j’ai vu. Chaque jour un ballet de camions citernes entretient un circuit continue d’approvisionnement des citernes du port de Barranquilla avant d’être acheminé pour la Chine via les cales des supertankers.

Ce département à la frontière de deux pays était historiquement un point stratégique pour la guérilla FARCS, redoutée pour le narcotrafic et les conflits civils, une zone à l’époque délaissée des lobbies pétroliers. Cependant les années 90 on changeait la donne, sous la pression de l’administration Bush, l’armée colombienne soutenue par l’armée américaine sont intervenus pour sécuriser la zone et permettre l’exploitation du sous-sol.

Je voyage au coté d’un pipeline depuis le passage de frontière, il suit la piste, passant devant les maisons, zigzagant au rythme du relief, souvent gardé par des militaires invisibles, camouflés, figés dans un silence effrayant.  Ce déploiement militaire n’est pas pour protéger le pauvre cycliste que je suis. Il est à l’origine d’une menace terroristes visant les infrastructures pétrolières.  Les marques des précédents attentats sont ostensibles, morceaux de tube persé, jungle marquée par les stigmates des incendies passés, végétation carbonisée, rivières souillées. Triste spectacle.

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Zone poluée par l’explosion du papeline
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Pipeline persée suite à un attentat
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Camping dans une cours d’école

En contraste, je découvre un peuple accueillant, curieux, plein de vie. Ces premiers jours me redonnent confiance. Les démons des aprioris doucement s’effacent, pour me révéler le meilleur de la Colombie. Je campe dans la cours d’une école, dans un hall d’hôtel,  dans un parc zoologique. 20000 COP en poche (moins de 10€) voila tout ce que j’ai pour les 4 jours qui me séparent de la prochaine ville. La générosité des locaux comblent mon estomac, certains me payent le repas, d’autres me proposent de l’argent pour me donner un coup de pouce (argent que je refuse poliment).

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L’averse est enfin terminée

 Dans ces premiers jours, je suis surpris par l’attention que les colombiens portent à mon voyage. Je les sens honoré de la présence d’un étranger à leur côté, il veulent connaitre chacun des pays traversés, savoir comment je garde contact avec la famille, pourquoi a 32 ans je n’ai toujours pas de femme ni d’enfant. Je me souviens d’une pause forcée aux heures brulantes de la mi journée. Une pause ananas transformée en interview de 2h. Miller, Un jeune de 16 ans bien cortiqué pour son âge, me soumet a un entretien sur le voyage,  la politique et l’histoire de France, une curiosité parfois fatiguante lorsqu’on voudrait simplement se reposer.

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Brume matinale sur l’Amazonie

La route est un patchwork de routes asphaltées et sentiers défoncés, un enfer de poussières partagé avec les 200 camions citernes en route pour le nord. Une épreuve assourdissante, puante. L’Amazonie ici n’a plus d’âme, elle est amputée de ses arbres pour libérer des zones de pâturage. Le réveil  me montre 5h30,  la campagne est encore plongée dans la brume, le temps de petit déjeuner et de replier la tente avant de pouvoir profiter de la fraicheur matinale, un bonheur éphémère qui bientôt se transformera en four crématoire.

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Campement dans l’entrée d’un hotel

Des motos s’arrêtent régulièrement pour faire un brin de cosette. une fois un maitre d’école, une autre un vendeur de vitres et même un pasteur étonnaient par ma relative lenteur et soucieux de mon obédience. A l’heure du bivouac, les conversations vont bon train, j’explique mon voyage mes préoccupations du moment et sans trop d’effort une place est trouvée pour loger. Sur les zones de camping on vient en nombre voir le vélo et son guidon papillon, visiter la tente en forme de poisson ou étudier la mécanique du réchaud à essence. Le voyage a vélo est un catalyseur de rencontres.

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Vue sur Mocoa depuis la fin du monde

Sur les coups de 11h30 je trouve refuge dans un restaurant de bord de route, le ciel est déjà menaçant, comme tous les jours à cette époque l’après midi se transforme en déluge biblique. Une eau qui grossi les rivières, abreuve la forêt luxuriante et rafraichit les hommes. Je regarde le mur d’eau s’abattre sur la rue, les enfants si jettent et s’en amusent, les adultes arrêtent leurs activités pour regarder. Une adolescente au regard noir revient des cuisines avec mon almuerzo. Le menu consiste en une soupe de viande appelée sancocho suivi d’un plat de poulet accompagnée de riz, yuca, salade et  tostones (beignets de banane).

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En colombie le foot et les femmes sont les institutions

Macao n’est plus très loin mais rien ne presse. La solitude ne m’importune plus ici, l’immersion colombienne se fait naturellement, sans effort, le pays m’a pris sous son aile et me porte au rythme des rencontres, il me transmet sa joie de vivre, sa passion des 3F (le foot, la fiesta et les femmes) et son aversion pour les emplois du temps. Le pays n’est pas tout rose, malgré un tourisme fleurissant, des problèmes de sécurité persistent dans de nombreuses zones du pays (pour les risques de prises d’otage et de narcotrafic), la pauvreté infantile est souvent choquante (plus de 4000 de  gamins vivent dans la rue), mais les colombiens ont cette intelligence qui nous fait parfois défaut, ils n’ont pas perdu de vue ces valeurs fondamentales qui nous attache à ceux qui nous aiment et gardent cette curiosité qui les poussent naturellement à s’interesser a ce qui les entoure, et lorsque l’étranger de passage croise son chemin c’est l’opportunité d’assouvir sa curiosité du monde.

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Arrivée à Mocoa

Mon arrivée à Mocoa marque la fin d’une expérience incroyable dans la forêt amazonienne. Je sais que je n’irai pas m’aventurer plus profond dans cette zone interdite, les risques de prise d’otage sont avérés et les routes amazoniennes offrent rarement le dépaysement espéré. L’idée est donc de ne pas  “donner la papaye” (proverbe colombien signifiant se mettre en danger) aux révolutionnaires FARCS. Je poursuis donc ma route par un itinéraire touristique, un itinéraire tracé au cordeau pour rejoindre la côte Caraïbe au plus vite et retrouver mes amis Vincent et Julien venus de France.


3 thoughts on “Immersion en Colombie

  1. Enfin pris le temps de lire ton article.
    J’aime toujours autant tes récits.
    Vivement le prochain
    J’espère que tout se passe bien pour toi.

    @+
    Richard

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