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Month: June 2013

Expédition en territoire viscache

Expédition en territoire viscache

Il m’arrive parfois d’imaginer d’autres alternatives aux aventures qui se sont déroulées pendant le voyage. Une composition inspirée d’images conscientes et inconscientes, une sorte d’exercice marqué par les lectures et par une imagination débordante. L’histoire qui va suivre est le récit de notre traversé du Sud Lipez, légèrement revisité, ponctué de quelques allégories mais qui révèle finalement une partie du voyage intérieur.

Alors voila comment ca s’est a peut prêt passé 🙂

L’histoire commence a San Pedro de Atacama – Chili, village transformé par et pour le tourisme, il est devenu le centre névralgique pour aventuriers en partance pour les divers attractions du désert d’Atacama. Les rues ne sont que restaurants, agences de tours et magasins de vêtements.  Voilà quelques jours que j’ai posé pied ici, une étape nécessaire pour reprendre des forces mais surtout trouver de nouveaux équipiers pour préparer une expédition dans le Sud Lipez aussi surnommé le territoire viscache.

Cette petite Babylone où se côtoient les cultures du monde est un épicentre où tous aventuriers en gravitation proche finissent par tomber. C’est finalement sans effort que le destin me met sur les traces de trois autres cyclistes. Eux aussi ont entendu parlé des terres viscaches, leurs mots font froid dans le dos, un territoire désolé, une terre glacé, brûlé par le vent, mais qui paradoxalement anime leur imagination.

Le repas du soir alimente la conversation et leur détermination n’a d’égale que la précision des cartes qu’ils ont glané. Leur plan est diaboliquement au point – points d’eau, lieux de bivouac, état de la route au km, rien n’est laissé au hasard. Ils prévoient huit jours pour traverser le territoire viscache, plus d’une semaine en autonomie sans croiser un village, une expédition à haut risque où l’instinct de survie sera leur seul allié. Ensuite l’aventure se poursuivra en direction du salar d’Uyuni, dernière étape avant de retrouver la civilisation.

Le planning est digne d’une agence de voyage, tout semble parfait, une organisation en béton et une équipe soudée, je lance ma candidature, on me dit  banco ! YEAPII !

La date de départ est fixée trois jours plus tard, un répit nécessaire pour prévoir l’avitaillement, réparer nos bécanes et profiter des derniers délices de la civilisation.

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Le volcan Licancabur domine le desert d’Atacama du haut de ses 5900 mts

Un dernier resto, une dernière bière pour patienter jusqu’au jour J. L’équipe semble sereine jusqu’à la dernière minute, les vélos sont chargés comme des mules, un ultime passage par le poste de douane pour tamponner les passeports et nous voilà sur la route, direction plein est vers les montagnes de la Cordillère Occidentale. Les discussions vont bon train, un peu bercés par l’insouciance, on apprend à se connaitre.

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Laguna proche des thermes de Polques (Ph. Enviecyclette)

Nous avons tous entendu parler de l’ermite viscache, modèle de sagesse et de sérénité, il aurait trouvé refuge dans l’un des plus haut cratères du désert de Siloli. Ses pouvoirs dépasseraient ceux de Yoda, sa bravoure laisserait Mike Horn sur le cul. Selon certains, ses mots seraient révélations à ceux qui viendraient lui demander conseil. Nous souhaitons à demi mot cette rencontre qui pourraient bouleverser la suite de notre aventure.

Après quelques heures passées ensemble, les personnalités se dévoilent, chacun montre un caractère bien trempé qui risque de rajouter du piment à l’aventure.

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Cristobal attend le train

Cristobal c’est avant tout l’histoire d’un mec rigolo, un pirate échoué en Suisse, il n’a jamais pu quitter son pays par la mer alors il a renoncé à ses premiers projets pour s’en aller conquérir le monde à bicyclette. C’est un homme volubile, bilingue espagnol malheureusement sympathisant du mouvement révolutionnaire hippy.

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FoodPack surpris en train de pousser son vélo

 

FoodPack, spécialiste de la frite, il cuisine aussi bien qu’il dégaine son reflex. C’est un reporter de choc doté d’un certain talent pour les négociations musclées. Un jour il a eu besoin de changer d’air, il a eu une enviecyclette, un voyage qu’il a initié avec Cindy il y a six mois au fin fond de l’Amérique du Sud. Parfois un peu bûcheron en fer blanc, il en reste pas moins un équipier d’enfer.

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Cindy qui sourit

Cindy, c’est la fille du groupe, compagne de foodpack, mais surtout la spécialiste des cartes, l’encyclopédie des blogs cyclotouristes, le wikipedia des trucs à pas louper sur le territoire Viscache. Grâce à ses connaissances et à son organisation sans faille nous allons survoler les embuches. Elle a le défaut de ses qualités, une organisation qui interfère parfois avec le plaisir de la découverte, mais pour cette aventure ca sera quand même un sacré joker.

En définitive, une équipe de bras cassés plutôt bien préparée.  Une aventure entre francophone, c’est quand même bien plus pratique pour déconner surtout entre belge, suisse et français ca risque de pas mal se charrier.

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Photo du passage à plus de 5000 mts avec les vélos (Ph. Enviecyclette)

 

P1030789Notre enthousiasme est rapidement écorché après quelques kilomètres, nous voila face à la rampe du Licancabur, l’unique passage pour rejoindre le pied du volcan éponyme, là-haut commence la réserve bolivienne d’Eduardo Avaroa, terre minérale où se côtoient volcans millénaires et lagunes paradisiaques.
C’est étonnant à quel point l’esprit de la montagne cherche a nous faire obstacle. Une fois dans la phase ascendante, le monde se trouve ralenti, l’air se fait rare et la fatigue bientôt nous envahit. on porte le poids du vélo à chaque coup de pédale et pour préserver notre équilibre on doit louvoyer sur toute la largeur de la route. Les heures défilent mais le paysage est comme figé, une route rectiligne, déprimante sans rien pour accrocher le regard. Pour occuper l’esprit chacun élabore sa stratégie, se fixer de petits objectifs, écouter de la musique, penser au prochain diner.
Une journée et demi sera nécessaire pour rejoindre le pied du volcan et une vraie délivrance à l’approche du panneau de bifurcation pour la frontière Bolivienne.
Dans un ultime effort nous terminons cette première étape, le groupe est de nouveau réuni, les sourires illuminent nos visages fatiguées, l’aventure va enfin pouvoir commencer. Sur le coup de l’enthousiasme et dans un excès de confiance, ma roue avant plonge dans une mare de sable alors en pleine descente. Guidonnage incontrôlé puis éjection, le vélo fini au sol et moi un peu plus loin dans un nuage de poussière. Je me relève impatient de voir si l’aventure se termine ici. Rapide tour du vélo, inspection des bras et jambes, tout est en parfait état, le sable a amorti la chute.
P5040260Quelques minutes plus tard nous arrivons au poste frontière, pas signe de vie, personne pour nous fournir le précieux sésame. Chacun s’aventure autour du bâtiment pour scruter aux fenêtres et finalement un des douaniers s’éclipse un instant de sa sieste pour venir nous accueillir. Un coup de tampon plus tard nous voilà en Bolivie.
Notre journée s’achève un peu plus tard dans l’hôtel qui jouxte l’entrée de la réserve. Le froid, déjà, fige le paysage dans les dernières lueurs du jour. Nous sommes épuisés, comme anesthésiés par la rigueur du climat et une fois le repas englouti nous disparaissons sous nos cinq épaisseurs de couette. Il est a peine 20h.
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P1030810Au lever du soleil, la lumière révèle un paysage minéral, Le volcan Licancabur coiffé d’une fine pellicule de neige découpe une partie du ciel, les lagunes voisines cristallisent son reflet dans des tonalités émeraudes. Il est a peine 8h00, les yeux collent un peu mais l’envie de rouler n’a jamais été aussi forte, nous voila aux portes du territoire viscache, nous voila sur l’un des itinéraires les plus difficiles connus par les cyclotouristes. Nous allons le découvrir pendant huit jours, une aventure qui laissera des traces.
Aujourd’hui l’objectif est de rejoindre les thermes de Polques, un bassin d’eau thermal nous y attend avec une vue imprenable sur une lagune piquée de flamants rose.  Mais avant cela il va falloir affronter des pistes de sable, des pistes tailladées, défoncées, labourées par le passage réguliers des 4*4 touristiques .
P1030901Au début on prend ça comme un jeu, c’est un peu comme chevaucher un dromadaire, on garde une vitesse constante pour préserver le matériel et quand le sable devient trop mou,  on passe de l’autre coté de la piste en espérant un sol plus meuble et lorsque la bicyclette nous désarçonne, les roues plongées dans le sable, on se résigne et on pousse bêtement. Un jeu épuisant qui fini par avoir le dessus. Après une journée de tôles ondulées, l’esprit est beaucoup moins créatif, ça devient tape cul, douloureux on pense plus a arriver qu’à admirer. Mais une fois nos fesses plongées dans les eaux brûlantes des thermes, nos douleurs s’évaporent et l’approche du dîner finie d’effacer les idées noires. La tenancière du restaurant d’a côté nous laissera passer la nuit entre les tables du comedor.
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 Jour 5
Il est 4h du matin et les pas de la maîtresse de maison résonne déjà dans la pièce, une escadrille de 4*4 va bientôt déchargée son lot de touristes pour le petit déjeuner. Il va falloir remballer notre matériel fi-ça pour ne pas perturber l’organisation. A 7h ce sont près d’une vingtaine de 4*4 qui s’approprient l’endroit, le bassin et le restaurant sont bientôt bondés, la magie du lieu s’est évaporée, c’est le bon moment pour déguerpir.
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Depuis le début notre corps c’est plutôt bien acclimaté à l’altitude et malgré le souffle cours aucun de nous n’a eu a souffrir du mal des montagnes. Aujourd’hui nous passons au dessus des 5000 mètres, un record pour chacun, un record qui se dessine dans un paysage lunaire, malgré un soleil au zénith, un vent puissant venant de l’ouest anéanti tout espoir de vie, nous évoluons dans un paysage aride, hostile, nuance de couleurs minérales, des lignes épurées, lissées par le travail conjugué du sable et du vent, un univers sans aspérité, magique !
06052013_17.0-55.0 mm f-2.8-11-11La piste nous ramène finalement un peu plus bas en direction de la Laguna Colorada, une lagune aux eaux pourpres, colonisée par trois espèces de flamants rose. Avec le froid et la fatigue nous décidons de stopper notre journée a mi descente sous un aplomb rocheux. Emplacement idyllique a l’abris du vent avec une vue imprenable sur la lagune.
Ce n’est que quelques temps plus tard, le bivouac en place, que se révèle la silhouette d’un animal intriguant. La bestiole scrute l’horizon, elle ne ressemble à rien que nous connaissons, elle a les oreilles du lapin sur un corps de chinchilla mais surtout un regard profond, reflet d’une sagesse infinie. Serait ce le maître viscache dont nous avons entendu parlé ?
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Nos appels s’évanouissent dans le lointain, il fuit à notre approche mais l’animal ne semble pas effrayé pour autant. Après s’être éclipsé un moment il revient toujours en surplomb du bivouac reprenant sa méditation. Quelques photos plus tard, nous l’avons oublié et préparons le dîner.
Jour 6
 Une nuit fraiche, des bouteilles d’eau gelées, un réveil avec l’inertie d’une nuit difficile mais étonnement les visages sont éclairés. Quelque chose s’est passée pendant notre sommeil, quelque chose qui nous a tous un peu déboussolé. Cette nuit là fut spéciale, nos rêves avaient une autre couleur, une autre texture, un gout étonnement spirituel.  Le maître viscache s’est invité dans nos rêves pour nous donner les clés d’un monde dont certaines perspectives nous dépassent. La pierre de sel du salar de Uyuni nous éclairera sur ces richesses cachées.
Nous discutons de nos impressions le temps du petit-déjeuner puisP1030877 descendons vers la lagune. Le spectacle est surnaturel, une palette de couleurs variant du pourpre de la lagune, au blanc cristallin des plaques de sel, un décor embaumé dans une odeur de soufre. Les flamants rose sont déjà là, ils n’ont pas bougé de la nuit, le bec planté dans la lagune, filtrant la vase à la recherche de leur pain quotidien.
Nous sommes a la moitié du chemin, il reste quatre jours de route pour rejoindre San Juan le premier village où nous pourrons refaire l’avitaillement.
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Jour 7-9
Jusque là tout c’est bien passé, voire trop bien, il y a suffisamment de bouffe à chaque repas et le corps n’a pas encore trop souffert. Jusqu’à aujourd’hui, on se sent fort, vivant, les yeux encore éblouis par la grandeur des paysages. A partir de maintenant l’histoire va évoluer, avec le fil des jours, le regard s’acclimate, on se construit un sentiment, quelque chose de plus persistant quelque chose qui se rappelle à vous des années plus tard.
08052013_17.0-55.0 mm f-2.8-4-17Dans les jours suivants nous  allons vivre les nuits les plus fraiches du voyage, en particuliers la nuit passée dans le désert de Siloli, à deux pas de l’arbre de pierre, une nuit sans fin, une nuit où chaque mouvement vous glace le sang. Seul le bout du nez tente quelques excursions en dehors du duvet. Le matin, une couche de givre tapissent tout l’intérieur de la tente, les bouteilles d’eau et d’huile sont pétrifiées. On s’habille rapidement direction les hauteurs d’un rocher pour attraper les premières lueurs du jour.
P5090361Finalement nous mettrons neuf jours pour rejoindre le premier village,  un itinéraire sans compromis, aux déserts de sable succèdent les pistes de pierres, puis la piste devient poudre à l’approche de la région des sept lagunes. Finalement le village de San Juan est à mille lieux du paradis que nous avions imaginé, pas de restaurant, pas une bière pour fêter cette première étape. Le dîner se fêtera autour d’une omelette aux knackies.
 
P1040021Jour 9-10
Deux jours supplémentaires seront nécessaires pour rejoindre les bords du salar d’Uyuni, connu pour être le plus grand salar du monde. L’approche se fait sur une jetée, puis c’est le grand plongeon vers l’inconnu, on pose d’abord les roues sur la croûte de sel puis on oriente les vélos plein nord, cap sur le volcan Tunupa, l’ile d’Incahuasi apparaît dix kilomètres plus tard comme suspendue entre deux mondes. “D’ici l’horizon est voûté” constate Cristobal, “la terre est bien ronde, Galilée avait donc raison”.
Jour 11
La nuit est proche et la terre est encore loin alors comme nous l’avions rêvé nous allons bivouaquer ici, au milieu de rien, flottant entre ciel et mer, les tentes accrochées à la croûte de sel. Une nuit inoubliable, bercée par les étoiles, nous resterons là un moment à profiter de ces derniers instants autour du petite bouteille de whisky. Demain nous retrouverons Uyuni, un retour à la civilisation après douze jours de frustration alimentaire, de nuits épiques, de problèmes de fesses et d’odeurs de pieds.
Jour 12

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C’est au cours du dernier jour que nous découvrons un exemplaire de la pierre de sel dans un trou formé au milieu du salar. Il posséde une géométrie parfaite, un modèle fractale exceptionnel, un équilibre naturelle qui se révèle à l’échelle du cristal jusqu’aux hexagones formés sur la surface du salar. Cette recherche de la pierre de sel n’est en fait qu’une allégorie à ce qui doit bercer notre quotidien, il faut quelques fois plisser les yeux, creuser un peu, changer d’angle, bousculer ses idées pour finalement voir. L’esthétique est intéressante, elle peut ouvrir des portes mais en définitive elle se révèle assez pauvre à celui qui s’en satisfait.

Ci-dessous une sélection des paysages que nous avons croisé. Les images sont en basse résolution pour accélérer l’affichage.