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Month: March 2013

Ripio te amo

Ripio te amo

 

J’ai pris l’habitude d’interroger mes voisins voyageurs sur le moteur et les motivations de leurs aventures, quelles se dessinent en voiture, à moto, à vélo ou à pied.  Il y a des ras le bol d’un système, des raisons professionnelles, des raisons pieuses, une volonté d’aider, le besoin de se dépasser, le besoin de bousculer un quotidien.

Après presque 2 ans de pérégrination, me voilà de nouveau confronter à cette même question. Il est évident que l’excitation du début d’aventure s’est un peu érodée, les envies et les peurs ont évoluées. Une forme d’accoutumance au voyage s’est initiée avec le temps. Je crois qu’aujourd’hui, inconsciemment ou à demi mots, je m’oriente naturellement vers les situations délicates dans l’idée de renouveler un quotidien, de jouer avec mes limites pour finalement se découvrir un peu plus.

 

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Mardi 19 Mars 2013, Village de Barreal. Mon compteur indique 10h00, le vélo est chargé, reste simplement à m’enfiler mon bol d’avoine quotidien avant de reprendre la route en direction de Calingasta. Rémi, Violette, Claire et Kristel, 4 voyageurs français ont repris la route un peu plus tôt ce matin. Nous venons de passer 2 jours à parler de nos voyages, de nos rencontres, de nos sentiments sur le pays. Une atmosphère de vacances dans un camping totalement vide où nous étions les rois.

Aujourd’hui la route ne posera aucune difficulté, 400 mètres de dénivelé négative sur 40 kilomètres en direction de Calingasta. C’est ici que je bifurquerai à gauche pour rejoindre la piste qui d’après les indications sera plus direct et beaucoup moins fréquentée. Rien de bien excitant.

P1030111Comme prévu la journée se passe sans accro, pas de difficulté majeure, juste un soleil de plombs. 80 kms parcourus dont la moitié en roue libre, autant dire que j’en ai encore sous la pédale mais la journée touche à sa fin et je viens d’entrer dans le village de Villa Nueva. L’occasion de refaire le plein d’eau et de nourriture avant d’entamer un tronçon dont je ne connais ni la longueur, ni l’état, j’ai simplement quelques indications relevées sur plusieurs blogs de cyclotouristes. Il semblerait que ce tronçon soit un véritable calvaire et que 2 jours de réserve d’eau soit nécessaire. C’est le genre de situation où il faut poser les bonnes questions et écouter attentivement les conseils de la population locale.

José professeur à l’école du village vient à ma rencontre avant de m’emmener voir la directrice. J’apprend que des cyclos sont passés il y a quelques semaines,  information rassurante.  On échange quelques mots et je suis finalement Convié à camper sur le terrain de foot de l’école.

Lendemain matin je suis prêt vers 8h30, je refais le plein d’eau tout en discutant avec les dames de service de l’école. L’une d’elle sursaute à l’annonce de ma décision de partir sur le sentier qui part dans les montagnes, les seuls mots d’encouragement sont que je vais y laisser ma vie. Apres tout, d’autres cyclistes sont déjà passés par là alors pourquoi pas moi.

Le premier panneau annonce 88 kms avant le village d’Iglesia, le second panneau, planté au milieu du chemin, annonce que la route est impraticable. A cet instant, rien d’alarmant,  j’imagine encore pouvoir rejoindre la fin du sentier dans la journée.

P1030126Je sens que la piste n’a pas été entretenue depuis des années, elle n’est plus que l’ombre d’un passé révolu. Aujourd’hui la nature a repris ses droits, chaque fonte des glaces a détruit un peu plus le souvenirs de cette piste qui autrefois permettait d’éviter un détour par la vallée. Son tracé longe un des confluents du rio San Juan large de plusieurs dizaines de mètres, il recueille chaque printemps les eaux tumultueuses des torrents des montagnes voisines. Aujourd’hui pas une trace d’eau, tout est sec mais les cicatrices du temps sont visibles, des portions de piste de plusieurs dizaines de mètres sont ensevelis sous les alluvions, d’autres passages sont coupés par des crevasses. L’aventure même en 4*4 semble risqué, mais à vélo rien d’insurmontable, juste une question de patience. Descendre du vélo pour pousser ou tirer en espérant trouver, plus loin, une portion qui permette de remonter sur le vélo.

Finalement la solution m’apparait quelques kilomètres plus loin, rouler directement dans le lit de la rivière, je pourrais tracer ma route sur la partie la plus meuble et même si je perds de vue la piste, je n’aurais qu’à suivre du regard la ligne haute tension qui logiquement doit rejoindre la civilisation.

P1030125J’arrive enfin à pédaler mais au kilomètre 24, je tombe sur une bifurcation. Plusieurs panneaux mais aucun annonce mon village de destination. Le doute s’installe. A droite “El Colorado”, je me souviens alors qu’un agent de circulation m’a évoqué cet endroit mais ma mémoire s’arrête là. Je recherche les semblants de carte sur l’ordinateur mais rien pour m’aider à prendre une décision ou presque, sur une carte récupérée sur internet, je découvre que le sentier doit franchir le lit de la rivière. Si je vais tout droit je ne sais pas où je vais, si je pars à droit je sais que je finirais quelque part. Voilà finalement mon raisonnement qui va m’entrainer en enfer Sourire

 

P1030136Le sentier s’oriente rapidement vers le sud. Cette première incohérence me laisse perplexe et finalement lorsque je suis convaincu de mon erreur je suis déjà trop loin pour trouver le courage de faire demi tour. Après tout quand rien n’est prévu tout est possible alors je continue, pour voir. Malheureusement le sentier est pire que je le pensais, la rivière a fait disparaitre toute trace du sentier, seule les marques de roues d’un 4*4 laissent imaginer que le sentier continue un peu plus loin.

 

P1030134Certains passages me laissent vraiment songeur à l’idée de voir quelqu’un débarquer par ici. Il faut parfois franchir des marches de 50cm pour retrouver le sentier. A cet instant, je commence à m’interroger sur mes réserves en eau. J’ai déjà bus trois litres et ma progression est toujours aussi lente et épuisante. A mesure que je m’éloigne la civilisation le doute s’installe un peu plus. Malgré tout, le moral reprend du service le vent est favorable, il me permet de ne pas me déshydrater trop vite et par chance je découvre un sanctuaire où plusieurs bouteilles d’eau sont entreposées. Je remercie le ciel avant de prendre une bouteille de 2 litres d’eau que je ferai bouillir. Ce lieu sacré rend hommage à une sainte morte de soif mais dont le bébé a survécu en tétant son sein.

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Finalement à 18h J’ai réussi a brinqueballer mes 60 kilos de matos sur 51 kms. Je suis tombé sur un endroit inespéré, à l’abris du vent, avec une vue imprenable sur les montagnes. Je me sens privilégié, épuisé mais heureux. Je resterai éveillé une partie de la nuit, assis à côté du feu pour contempler les étoiles.

 

DSC03996Le lendemain le calvaire continu, départ à 9h00, mais je sais que je finirai par retrouver la route dans la journée. Le sentier s’oriente depuis le début en direction du nord nord-est, je devrais logiquement croiser la route 149 que je cherchais initialement à éviter. Trente kilomètres de ripio rarement cyclable. Je dois franchir deux chaines de petites montagnes dans un lit d’un torrent avant d’arriver au point culminant. Le compteur indique 14h00 et je n’ai toujours rien manger depuis le petit déjeuner. Bien que je ne sois qu’a 2600 mètres, je ressens l’effet de l’altitude, le souffle est court et seule la rage d’en finir me pousse de l’avant. Une fois au sommet je découvre que le pneu arrière est crevé. Réparation rapide avant d’entamer une descente dans la caillasse. Cri de joie lorsque finalement Je vois une voiture au loin. La route n’est plus très loin. 15h00, 34 kms parcourus, je suis enfin sur la route 149, un beau bitume. Un panneau indique 34 kilomètres pour rejoindre Iglesia. Finalement ce sera 5 kilomètres de côte pour rejoindre “El Colorado” pour ensuite conclure la journée par 30 kilomètres de descente avec 800 mètres de dénivelé négative. Je m’arrête à Las Flores pour camper à coté d’une station service.

 

A aucun moment de cette escapade, ma vie n’a été en danger. Si un risque était réellement avéré, j’aurais simplement fait demi tour même sans le vélo. Quarante kilomètres à pied c’est envisageable surtout sur un sentier en pente. Je n’étais pas perdu, simplement inconscient d’avoir sous estimé la quantité d’eau à emporter. Je n’avais par contre aucun problème pour l’alimentation, je transporte toujours plusieurs jours de réserve dans les sacoches. Finalement, la leçon à tirer de cette histoire est qu’il faut toujours surestimer la capacité en eau nécessaire, avoir le listing de toutes les intersections qui ponctuent la route et tenter de récupérer un maximum de points de repère qui jouxte la route.

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